OBSERVATOIRE — DISTRIBUTION 2026

Les chaînes gratuites ne sont pas gratuites pour tout le monde

Votre antenne ne vous coûte rien. Votre opérateur, lui, paie pour vous proposer les mêmes chaînes — et quand la négociation échoue, l'écran devient noir

Mis à jour en septembre 2026 — Sources : Légifrance, Arcom, Conseil d'État, communications des groupes

Obligation de reprise
34-2
L’article de la loi de 1986 qui impose la mise à disposition gratuite
Plus long écran noir
66 jours
TF1 chez Canal+, du 2 septembre au 7 novembre 2022
Numérotation encadrée
2017
La délibération qui limite la liberté des distributeurs
Étages de paiement
3
De l’État à l’éditeur, de l’éditeur au distributeur, du foyer à l’opérateur

L'étage que personne ne voit

Une chaîne gratuite de la TNT ne coûte rien au téléspectateur qui la reçoit par une antenne râteau. Elle coûte pourtant quelque chose à l’opérateur qui la propose dans sa box — et c’est de là que viennent les écrans noirs. Entre l’éditeur qui fabrique la chaîne et le foyer qui la regarde s’intercale un troisième acteur, le distributeur : opérateur de télécommunications, bouquet satellite, plateforme de télévision par internet. Pour une partie des chaînes, la loi impose à ce distributeur de les reprendre et de les mettre gratuitement à disposition de ses abonnés. Pour toutes les autres, y compris des chaînes que l’on reçoit gratuitement par l’antenne, la reprise se négocie contrat par contrat. Depuis 2016, ces négociations ont cessé d’être une formalité : elles ont produit deux interruptions de diffusion en quatre ans, dont l’une de plus de deux mois sur les chaînes les plus regardées du pays.

⚖️
Obligation de reprise
Articles 34-2 et 34-5, loi de 1986
🔢
Encadrement des numéros
Délibération du 15 février 2017
🏛️
Jurisprudence de référence
Conseil d’État, 24 juillet 2019
📺
Plus longue interruption
2 septembre – 7 novembre 2022
🔄
Dernière renumérotation
Numérotation du 6 juin 2025
🛡️
Autorité de régulation
Arcom

Imposé par la loi ou négocié : la frontière invisible

5/10

Sur une même télécommande cohabitent deux mondes juridiques. Pour cinq familles de chaînes, la loi impose au distributeur de les reprendre et de les mettre gratuitement à disposition de ses abonnés. Pour toutes les autres — y compris des chaînes que vous recevez gratuitement par l'antenne — la présence dans votre offre dépend d'un contrat renouvelable. Rien à l'écran ne signale la différence.

France 2, France 3, France 4, France 5Imposé par la loi
Article 34-2 : tout distributeur établi en métropole met ces services gratuitement à disposition de ses abonnés.
Décrochages régionaux de France 3Imposé par la loi
Article 34-5 : reprise de l’ensemble des programmes régionaux dès lors que ces services sont diffusés en mode numérique.
ArteImposé par la loi
Chaîne du service public relevant du même régime de mise à disposition gratuite.
La Chaîne parlementaire (LCP-AN / Public Sénat)Imposé par la loi
La diffusion des travaux parlementaires relève d’une obligation de reprise et non d’une négociation commerciale.
TV5MondeImposé par la loi
Chaîne francophone multilatérale intégrée au périmètre de mise à disposition.
TF1, M6 et leurs chaînes gratuites TNTNégocié
Gratuites pour qui les reçoit par l’antenne, payantes pour le distributeur qui veut les intégrer à son offre : le contrat fixe le prix.
Chaînes d’information privées (BFM TV, CNews, LCI)Négocié
Reprises par contrat, au même titre que les autres chaînes privées gratuites de la TNT.
Chaînes thématiques payantesNégocié
TV Breizh, Histoire TV, Ushuaïa TV, Paris Première et les autres : distribution intégralement contractuelle, y compris sur le périmètre et la durée.
Bouquets premium (cinéma, sport)Négocié
Distribution en gré à gré, souvent assortie d’exclusivités et de conditions de mise en avant dans l’interface.
Services de vidéo à la demande par abonnementNégocié
Aucune obligation de reprise : l’intégration d’une plateforme à une box relève d’un accord de distribution classique.

Lecture : 5 familles sur 10 relèvent d'une obligation légale de mise à disposition, 5 d'un contrat commercial. La barre pleine signifie que la reprise s'impose au distributeur sans négociation possible ; le trait rouge, qu'elle dépend d'un accord entre deux entreprises.

Qui paie qui, du spectre à votre facture

3

La chaîne de valeur de la télévision française compte trois étages, et l'argent n'y circule pas dans le même sens à chacun d'eux. Le premier est gratuit, le deuxième est secret, le troisième figure sur votre facture sans y être détaillé.

1
L’ÉtatL’éditeur
Autorisation d’usage de fréquences

Une fréquence de télévision hertzienne est attribuée gratuitement, sur projet éditorial et pour une durée déterminée. L’éditeur ne paie pas le spectre : il paie en obligations — programmation, investissement dans la création, respect du pluralisme.

Prix
0 €
2
Le distributeurL’éditeur
Contrat de distribution

Pour intégrer une chaîne à son offre, l’opérateur signe un contrat qui fixe le périmètre, la durée, les conditions techniques, la mise en avant dans l’interface et, depuis la bascule de 2016, une rémunération. C’est l’étage où naissent les écrans noirs.

Prix
Négocié
3
L’abonnéLe distributeur
Offre commerciale

Le foyer paie un abonnement global — internet, téléphone, télévision — dont aucune ligne ne détaille ce qui revient aux chaînes. Le téléspectateur finance donc, sans le savoir, la reprise de chaînes qu’il pourrait recevoir gratuitement par une antenne.

Prix
Abonnement

Le point aveugle. L'État attribue gratuitement une fréquence, l'éditeur facture ensuite sa chaîne au distributeur, et le foyer paie un abonnement dont aucune ligne ne détaille ce qui revient aux chaînes. Le même téléspectateur peut donc financer, sans le savoir, la reprise d'une chaîne qu'il capterait gratuitement avec dix euros d'antenne.

La même chaîne, cinq portes d'entrée, cinq additions

Indice comparatif construit par TV.fr, en base 100 sur le total le plus élevé. Il distingue ce que paie le foyer et ce que paie l'intermédiaire pour une seule et même chaîne gratuite de la TNT. Les montants réels des contrats de distribution ne sont pas publics : ce graphique illustre une architecture de paiement, pas des tarifs.

Antenne râteau (TNT)Aucun paiement à aucun étage
Aucun flux financier
Le téléspectateur ne paie rien et aucun intermédiaire ne rémunère l’éditeur : la chaîne se finance par la publicité et, pour le service public, par la dotation publique.
Box internet (IPTV)Abonnement + rémunération de l’éditeur
Le foyer paie un abonnement à l’opérateur, et l’opérateur rémunère l’éditeur pour la reprise de ses chaînes gratuites depuis la renégociation des contrats à partir de 2016.
Bouquet satellite payantAbonnement + rémunération de l’éditeur
Même architecture que la box, avec en plus un coût de transport satellitaire et un parc d’équipements dédié.
Satellite en clair, non payantÉquipement seulement
Le foyer supporte le coût de son installation mais aucun abonnement : l’offre satellitaire gratuite existe pour les zones non couvertes par l’antenne.
Application de l’éditeurGratuit, sans intermédiaire
Aucun flux financier
L’éditeur diffuse en direct sur son propre service : il n’y a plus de distributeur, donc plus de contrat de reprise, mais l’éditeur assume seul le coût de diffusion.
Ce que paie le foyerCe que paie l'intermédiaire à l'éditeur

Lecture : les deux seules portes d'entrée sans aucun flux financier sont les deux extrémités du spectre technologique — l'antenne râteau et l'application de l'éditeur. Entre les deux, tous les modes de réception passant par un distributeur font intervenir deux paiements superposés pour la même chaîne.

Dix ans de tensions, deux écrans noirs

6

Durée en jours calendaires de l'interruption de distribution, entre la date d'arrêt et la date de rétablissement annoncées. Une barre absente signifie une tension résolue sans que le téléspectateur ne perde l'accès à quoi que ce soit — ce qui a longtemps été la règle.

2016-2017TF1 renégocie tous ses contratsNégociation
Le groupe profite de l’échéance simultanée de ses contrats avec les principaux distributeurs pour demander une rémunération de ses chaînes gratuites. Aucune interruption à ce stade.
2018Bras de fer TF1 – FreeAccord
Le contrat liant Free à TF1 arrive à échéance le 31 mars 2018. Free est le dernier distributeur à résister avant de signer. Les montants évoqués dans la presse s’échelonnent de 20 à 25 millions d’euros pour ce seul opérateur.
2019Le Conseil d’État borne le must-carryJurisprudence
La décision du 24 juillet 2019 précise que la notion d’abonné vise les utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix. Un service gratuit en ligne ne peut donc pas se prévaloir de l’obligation de mise à disposition.
2022Écran noir TF1 chez Canal+66 jours
Du 2 septembre au 7 novembre 2022, les chaînes gratuites du groupe TF1 disparaissent des offres Canal+ en métropole. C’est la plus longue interruption de distribution jamais subie par les chaînes les plus regardées de France.
2025Renumérotation généraleApplication
La nouvelle numérotation de la TNT s’applique le 6 juin 2025 chez la quasi-totalité des distributeurs, Canal+ la mettant en œuvre quelques jours plus tard. Aucune chaîne n’est retirée, mais tous les répertoires de chaînes des foyers changent le même jour.
2026Canal+ retire trois chaînes thématiques de TF165 jours et en cours
Faute d’accord global, Canal+ cesse le 1er juillet 2026 de distribuer TV Breizh, Histoire TV et Ushuaïa TV en métropole et en Suisse. Les chaînes gratuites du groupe restent accessibles. En Afrique, le retrait est plus large.
131 j
de privation cumulée depuis 2016, dont 65 encore en cours
2
interruptions effectives en dix ans
0 €
ce qu’aurait coûté une antenne râteau pendant l’écran noir de 2022

Lecture : la barre hachurée signale un différend encore ouvert à la date de mise à jour de cette page. Pendant les soixante-six jours de 2022, les chaînes retirées des offres Canal+ restaient accessibles gratuitement par une antenne : le conflit portait sur le droit de les revendre, pas sur le droit de les recevoir.

Les huit textes qui organisent la distribution

8
TexteDateObjetPortée
Loi n° 86-1067 du 30 septembre 198630 sept. 1986Loi relative à la liberté de communicationTexte fondateur : statut des éditeurs, des distributeurs et du régulateur.
Loi n° 2004-669 du 9 juillet 20049 juil. 2004Communications électroniques et services de communication audiovisuelleRefonte du régime de la distribution et consolidation de l’obligation de reprise des chaînes publiques.
Article 34-2 de la loi de 1986En vigueurMise à disposition gratuite des services publics nationauxTout distributeur établi en métropole doit rendre ces services accessibles gratuitement à ses abonnés.
Article 34-5 de la loi de 1986En vigueurReprise des programmes régionaux de France 3S’applique aux distributeurs n’utilisant pas de fréquences assignées par le régulateur, en mode numérique.
Recommandation du 6 décembre 20056 déc. 2005Numérotation des chaînes gratuites de la TNTFixe le principe d’une numérotation logique commune, socle de tous les répertoires ultérieurs.
Délibération du 15 février 201715 févr. 2017Numérotation chez les distributeursLe distributeur organise son offre en tenant compte de la numérotation logique de la TNT ou par blocs thématiques ; une numérotation alternative suppose l’accord explicite de l’abonné.
Conseil d’État, 24 juillet 2019, n° 39151924 juil. 2019Définition de l’abonné au sens du must-carryL’abonné s’entend des utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix.
Nouvelle numérotation TNT6 juin 2025Répertoire de chaînes applicable à tous les modes de réceptionAppliquée simultanément par les distributeurs ADSL, fibre, satellite et câble, avec un décalage de quelques jours pour Canal+.

Lecture : aucun de ces textes ne fixe un prix. Ils déterminent qui doit être repris, comment l'offre doit être organisée et qui compte comme abonné — jamais combien la reprise doit coûter. Le montant relève d'un contrat commercial couvert par le secret des affaires.

De la séparation des rôles au bras de fer permanent

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1986

La loi qui sépare éditer et distribuer

La loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication organise pour la première fois un paysage où l’on peut éditer une chaîne sans la diffuser soi-même. Cette séparation, banale aujourd’hui, crée l’acteur intermédiaire dont dépendra ensuite toute l’économie de la télévision payante : le distributeur.

1996

Le satellite numérique installe le bouquet

L’arrivée des bouquets satellitaires numériques généralise une idée neuve : le téléspectateur n’achète plus une chaîne, il achète un assemblage de chaînes construit par un tiers. La question du prix payé par l’assembleur à chaque éditeur devient un enjeu commercial permanent.

2004

La loi du 9 juillet consolide l’obligation de reprise

La loi relative aux communications électroniques et aux services de communication audiovisuelle refond le régime de la distribution et consolide l’obligation, pour les distributeurs, de mettre les chaînes publiques nationales à disposition de leurs abonnés sans surcoût. Le principe est simple : ce que finance la collectivité doit rester accessible partout.

2005

La numérotation logique devient une règle

Avec le lancement de la TNT, la recommandation du 6 décembre 2005 fixe la numérotation des chaînes gratuites. Le numéro cesse d’être un choix d’équipementier pour devenir un objet de régulation : la place d’une chaîne dans le répertoire conditionne son audience.

2005-2010

La box devient le premier mode de réception

L’essor de l’ADSL puis de la fibre installe le décodeur de l’opérateur au centre du salon. La télévision entre désormais chez la majorité des foyers par un tuyau facturé mensuellement, alors même que les chaînes qui y transitent restent gratuites par l’antenne.

2016

TF1 change de stratégie

Profitant de l’échéance simultanée de ses contrats de distribution, le groupe TF1 demande à être rémunéré pour la reprise de ses chaînes gratuites et des services associés. Les distributeurs opposent d’abord un refus de principe : ces chaînes sont gratuites et diffusées grâce à des fréquences publiques. La bascule culturelle est pourtant faite.

2017

La délibération du 15 février encadre les répertoires

Le régulateur précise ce qu’un distributeur peut faire de la numérotation : reprendre la numérotation logique de la TNT ou organiser son offre par blocs thématiques. Une numérotation alternative reste possible, mais l’abonné est le seul à pouvoir l’accepter — le distributeur ne peut pas la lui imposer.

2018

Free cède le dernier

Le contrat entre Free et TF1 arrive à échéance le 31 mars 2018. L’opérateur est le dernier à résister avant de signer. La bataille se joue autant sur les chaînes linéaires que sur les services associés — replay, démarrage différé, enregistrement à distance — qui sont devenus la véritable monnaie d’échange.

2019

Le Conseil d’État précise qui est un abonné

Par sa décision du 24 juillet 2019, le Conseil d’État juge que la notion d’abonné, au sens de l’obligation de mise à disposition, désigne les utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix. Un service gratuit en ligne ne peut donc pas exiger la reprise des chaînes publiques à ce titre.

2022

Soixante-six jours d’écran noir

Du 2 septembre au 7 novembre 2022, faute d’accord sur le renouvellement des contrats, Canal+ cesse de distribuer les chaînes gratuites du groupe TF1 en métropole. Pendant plus de deux mois, une partie des foyers français perd l’accès, par sa box ou son décodeur satellite, à la chaîne la plus regardée du pays — accessible pendant tout ce temps par une simple antenne.

2025

Tous les répertoires changent le même jour

Le 6 juin 2025, la nouvelle numérotation de la TNT s’applique simultanément sur la plateforme hertzienne et chez les distributeurs ADSL, fibre, satellite et câble. Canal+ décale sa mise en œuvre de quelques jours. L’épisode montre à quel point le répertoire de chaînes est devenu un objet commun, coordonné entre le régulateur et des acteurs privés concurrents.

2026

Le conflit se déplace vers les chaînes thématiques

Le 1er juillet 2026, faute de nouvel accord global, Canal+ retire de son offre TV Breizh, Histoire TV et Ushuaïa TV en France métropolitaine et en Suisse, tout en continuant de proposer les chaînes gratuites du groupe TF1. En Afrique, le retrait est plus large. Le point de friction n’est plus la gratuité, c’est le périmètre global de l’accord.

Six mécanismes pour comprendre les écrans noirs

6

Deux régimes juridiques dans le même répertoire

Mécanisme structurel

Sur une même télécommande cohabitent des chaînes que le distributeur est légalement tenu de reprendre et de mettre gratuitement à disposition, et des chaînes dont la présence dépend d’un contrat renouvelable. Rien à l’écran ne distingue les deux. Un foyer qui perd une chaîne ne peut donc pas savoir, sans recherche, s’il vient d’assister à un litige commercial ou à un incident technique.

La gratuité pour le public n’est pas la gratuité pour l’intermédiaire

Idée reçue tenace

Une chaîne gratuite de la TNT est reçue sans paiement par l’antenne. Cela n’implique pas que sa reprise dans une offre commerciale soit gratuite. Depuis 2016, les groupes privés facturent aux distributeurs l’intégration de leurs chaînes et des services associés. L’argument inverse — ces chaînes utilisent des fréquences publiques et se financent par la publicité — reste le socle de la position des opérateurs.

Le vrai enjeu s’est déplacé vers les services associés

Mécanisme structurel

Le direct linéaire ne suffit plus à faire un accord. Le replay, le démarrage différé, le contrôle du direct, l’enregistrement dans le nuage et la remontée des données d’usage pèsent au moins autant que la chaîne elle-même. Un éditeur peut accepter une reprise peu rémunérée du flux en échange d’un contrôle serré sur ces fonctions, ou l’inverse.

Le numéro de chaîne est un actif économique

Idée reçue tenace

La position dans le répertoire détermine une part de l’audience, donc des recettes publicitaires. C’est pourquoi la numérotation est régulée jusque chez les distributeurs : ceux-ci doivent tenir compte de la numérotation logique de la TNT ou organiser leur offre par blocs thématiques, et ne peuvent imposer une numérotation alternative sans l’accord explicite de l’abonné.

Le régulateur arbitre le cadre, pas le prix

À nuancer

Le régulateur fixe les obligations de reprise, encadre la numérotation et veille au respect des conventions. Il ne fixe pas le montant qu’un distributeur doit verser à un éditeur : c’est un prix de marché, issu d’un rapport de force. Lors des conflits les plus visibles, l’autorité a rappelé publiquement les limites de son pouvoir d’intervention dans un litige purement commercial.

L’application de l’éditeur court-circuite tout l’étage

À nuancer

Quand une chaîne diffuse son direct sur son propre service, il n’y a plus de distributeur, donc plus de contrat, plus de numéro à négocier et plus d’écran noir possible. En contrepartie, l’éditeur supporte seul le coût de diffusion, perd l’accès au téléviseur du salon pour une partie du public et doit reconstruire lui-même la relation d’usage. C’est la raison pour laquelle la distribution par les opérateurs reste stratégique malgré les conflits.

Six idées reçues sur la distribution des chaînes

6
Idée reçue tenace

« Les chaînes gratuites sont gratuites pour tout le monde »

Elles sont gratuites pour le téléspectateur qui les reçoit par une antenne. Elles ne le sont pas nécessairement pour l’opérateur qui les intègre à son offre : depuis la renégociation générale engagée en 2016, la reprise des chaînes gratuites privées et de leurs services associés fait l’objet d’une rémunération contractuelle. C’est précisément l’objet des conflits de 2022 et de 2026.

Idée reçue tenace

« Le régulateur peut obliger deux groupes à s’entendre »

Pour les chaînes publiques, l’obligation de reprise est inscrite dans la loi et n’a pas à être négociée. Pour les chaînes privées, le prix relève d’un contrat commercial : l’autorité encadre le cadre — conventions, numérotation, respect des obligations — mais ne fixe pas le montant. Lors du conflit le plus long, elle a d’ailleurs indiqué publiquement les limites de sa capacité d’intervention.

À nuancer

« Si je perds une chaîne, mon opérateur me doit un remboursement »

Cela dépend entièrement de la chaîne concernée et du contrat souscrit. Le retrait d’une chaîne soumise à obligation légale de mise à disposition et celui d’une chaîne thématique incluse dans un bouquet payant ne posent pas la même question juridique. En pratique, les compensations éventuelles relèvent des conditions générales de l’offre et non d’une règle audiovisuelle.

Mécanisme structurel

« Un service gratuit sur internet peut exiger de diffuser les chaînes publiques »

Non. Le Conseil d’État a jugé le 24 juillet 2019 que la notion d’abonné, dans l’obligation de mise à disposition, vise les utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix. Un service accessible sans abonnement payant ne peut donc pas se prévaloir de ce mécanisme pour obtenir la reprise des flux du service public.

À nuancer

« Mon opérateur choisit librement les numéros de chaînes »

Sa liberté est encadrée. La délibération du 15 février 2017 lui impose d’organiser son offre en tenant compte de la numérotation logique de la TNT ou par blocs thématiques. Une numérotation alternative reste possible, mais l’abonné est seul à pouvoir l’accepter : elle ne peut pas lui être imposée par défaut.

Idée reçue tenace

« Un écran noir signifie que la chaîne a été sanctionnée »

Presque jamais. Le retrait d’une chaîne de l’offre d’un distributeur est un événement commercial : il traduit l’absence d’accord entre deux entreprises, pas une décision du régulateur. La confusion est fréquente parce que le téléspectateur constate le même symptôme — une case vide dans son répertoire — que lorsqu’une autorisation de diffusion prend fin.

Six façons de trancher la même question

6

Tous les pays dotés d'une télévision hertzienne et d'une distribution payante ont dû répondre à la même question : un distributeur doit-il reprendre une chaîne, et si oui, doit-il la payer ? Le modèle américain est l'exact opposé du modèle français — il fait du choix entre les deux régimes une décision de l'éditeur, renouvelée tous les trois ans.

🇫🇷
France
Must-carry public, négociation privée

Obligation légale de mise à disposition gratuite pour les chaînes publiques nationales et les décrochages régionaux ; contrat commercial pour tout le reste, y compris les chaînes gratuites privées de la TNT. Numérotation encadrée jusque chez les distributeurs.

🇺🇸
États-Unis
Le choix imposé : must-carry ou rémunération

Depuis la loi sur le câble de 1992, une station hertzienne locale choisit tous les trois ans entre l’obligation de reprise sans rémunération et la négociation d’une autorisation payante. Ce système a rendu les écrans noirs structurels : ils font partie du calendrier de renégociation.

🇬🇧
Royaume-Uni
Reprise des chaînes de service public

Les chaînes de service public bénéficient d’un régime de mise à disposition et d’une position privilégiée dans les guides électroniques de programmes, la question de la visibilité étant traitée comme un enjeu de politique publique à part entière.

🇩🇪
Allemagne
Obligations fixées à l’échelon des Länder

Le cadre de la distribution relève des traités interétatiques entre Länder, avec des obligations de reprise pour les chaînes publiques régionales et fédérales et des règles de visibilité sur les interfaces connectées.

🇪🇸
Espagne
Reprise nationale et autonomique

Aux obligations nationales s’ajoutent celles des communautés autonomes, qui imposent la présence des chaînes publiques régionales dans les offres distribuées sur leur territoire.

🇨🇦
Canada
Listes de services obligatoires

Le régulateur établit des listes de services que les distributeurs doivent obligatoirement offrir, avec des règles précises d’assemblage et de tarification. Le principe est le même qu’en France, mais l’intervention publique va jusqu’à la composition des bouquets.

Citer cette page

Cette page est mise à disposition sous licence Creative Commons BY-SA 4.0. Journalistes, chercheurs, enseignants, étudiants en droit des médias, associations de consommateurs et professionnels du secteur peuvent en reprendre les données et les graphiques en citant la source.

TV.fr, « Les chaînes gratuites ne sont pas gratuites pour tout le monde : la distribution des chaînes de télévision en France », Observatoire TV.fr, septembre 2026. https://www.tv.fr/observatoire/distribution-chaines-television

Méthodologie et sources

Périmètre

Cette page porte sur l’étage de la distribution : la relation entre les éditeurs de chaînes, les distributeurs de services (opérateurs de télécommunications, bouquets satellitaires, plateformes) et les foyers abonnés. Elle documente le régime juridique de la reprise, l’encadrement de la numérotation et la chronologie des différends commerciaux. Elle ne traite ni des modes de réception et de l’équipement des foyers, ni de l’attribution des fréquences par l’État, qui font l’objet de pages distinctes de l’Observatoire.

Origine des données

Les obligations de mise à disposition proviennent des articles 34-2 et 34-5 de la loi du 30 septembre 1986, dans leur rédaction issue notamment de la loi du 9 juillet 2004. L’encadrement de la numérotation repose sur la recommandation du 6 décembre 2005 pour la TNT et sur la délibération du 15 février 2017 pour les distributeurs. La définition de l’abonné retenue ici est celle de la décision du Conseil d’État du 24 juillet 2019 (n° 391519). La chronologie des différends s’appuie sur les communications publiques des groupes concernés et sur la couverture de presse spécialisée ; les dates d’interruption sont celles annoncées par les parties.

Indicateurs construits

Deux indicateurs sont construits par TV.fr et signalés comme tels. Le premier est un indice binaire de régime de reprise, qui vaut 100 lorsque la mise à disposition est imposée par la loi et 0 lorsqu’elle résulte d’un contrat : il sert à rendre visible d’un seul coup d’œil la frontière invisible qui traverse le répertoire de chaînes. Le second est un indice comparatif de coût par porte d’entrée, en base 100 sur le total le plus élevé, qui distingue ce que paie le foyer et ce que paie l’intermédiaire ; il illustre une architecture de paiement et ne constitue en aucun cas une estimation de tarifs réels, les montants des contrats de distribution n’étant pas publics. Les durées d’interruption sont calculées en jours calendaires entre la date d’arrêt et la date de rétablissement annoncées.

Précautions de lecture

Les montants des contrats de distribution sont couverts par le secret des affaires : les chiffres cités dans la presse lors des conflits sont des ordres de grandeur revendiqués par l’une ou l’autre partie, et sont présentés ici comme tels. Le périmètre exact des services soumis à obligation de mise à disposition dépend de la qualification juridique du distributeur et de son établissement sur le territoire métropolitain. Enfin, un différend en cours peut se dénouer à tout moment : l’interruption ouverte le 1er juillet 2026 est décrite dans son état constaté à la date de mise à jour de cette page.

Sources mobilisées
1
Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986, articles 34-2 et 34-5
Obligation, pour tout distributeur établi en métropole, de mettre gratuitement à disposition de ses abonnés les services nationaux du service public, et de reprendre les programmes régionaux de France 3 diffusés en mode numérique.
2
Loi n° 2004-669 du 9 juillet 2004
Loi relative aux communications électroniques et aux services de communication audiovisuelle : refonte du régime de la distribution et consolidation des obligations de reprise.
3
Recommandation du 6 décembre 2005 relative à la numérotation
Fixe la numérotation des chaînes gratuites de la télévision numérique terrestre, socle de tous les répertoires de chaînes ultérieurs.
4
Délibération du 15 février 2017
Encadre la numérotation chez les distributeurs : prise en compte de la numérotation logique de la TNT ou organisation par blocs thématiques ; numérotation alternative subordonnée à l’acceptation explicite de l’abonné.
5
Conseil d’État, 24 juillet 2019, n° 391519
Décision précisant que la notion d’abonné, au sens de l’obligation de mise à disposition, s’entend des utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix.
6
Communications des éditeurs et distributeurs, 2016-2026
Annonces publiques des groupes TF1 et Canal+ et des opérateurs de télécommunications sur les échéances contractuelles, les interruptions de distribution de septembre 2022 et de juillet 2026, et le calendrier de la numérotation applicable au 6 juin 2025.
Mise à jour
Septembre 2026
Couverture
France — 1986-2026
Licence
CC BY-SA 4.0

Contact presse : journalistes, chercheurs, étudiants et professionnels souhaitant des éléments complémentaires sur les obligations de reprise, la numérotation des chaînes ou la chronologie des différends de distribution peuvent contacter presse@tv.fr.

Questions fréquentes

9
Qu’est-ce que le must-carry à la télévision ?+

C’est l’obligation faite aux distributeurs de services — opérateurs de télécommunications, bouquets satellitaires, plateformes — de mettre certaines chaînes à la disposition de leurs abonnés, gratuitement et sans négociation. En France, ce régime couvre les chaînes nationales du service public, les décrochages régionaux de France 3, Arte, les chaînes parlementaires et TV5Monde. Il s’agit d’une obligation légale, prévue notamment aux articles 34-2 et 34-5 de la loi du 30 septembre 1986, et non d’un accord commercial.

Pourquoi un opérateur doit-il payer pour des chaînes gratuites ?+

Parce que la gratuité pour le téléspectateur et la gratuité pour l’intermédiaire sont deux choses différentes. Une chaîne gratuite de la TNT se reçoit sans paiement par une antenne, mais son intégration dans une offre commerciale — avec le replay, le démarrage différé, l’enregistrement et la mise en avant dans l’interface — fait l’objet d’un contrat. À partir de 2016, les groupes privés ont demandé une rémunération pour cet ensemble, ce que les distributeurs ont d’abord refusé au motif que ces chaînes utilisent des fréquences publiques et vivent de la publicité.

Combien de temps a duré l’écran noir entre TF1 et Canal+ ?+

Soixante-six jours : du 2 septembre au 7 novembre 2022, les chaînes gratuites du groupe TF1 ont disparu des offres Canal+ en métropole, faute d’accord sur le renouvellement des contrats de distribution. Pendant toute cette période, ces mêmes chaînes restaient accessibles gratuitement par une antenne râteau. Le litige a été porté en justice avant qu’un accord ne soit trouvé.

Que s’est-il passé entre Canal+ et TF1 en 2026 ?+

Faute de nouvel accord global, Canal+ a cessé le 1er juillet 2026 de distribuer trois chaînes thématiques du groupe TF1 — TV Breizh, Histoire TV et Ushuaïa TV — en France métropolitaine et en Suisse. Les chaînes gratuites du groupe, elles, continuent d’être proposées aux abonnés. En Afrique, le retrait est plus large. Les chaînes concernées restent disponibles chez les autres distributeurs français.

Le régulateur peut-il imposer un prix de reprise ?+

Non. Son rôle est de fixer et de faire respecter le cadre : obligations de mise à disposition des chaînes publiques, conventions des éditeurs, règles de numérotation, respect du pluralisme. Le montant qu’un distributeur verse à un éditeur privé relève d’une négociation commerciale de droit commun. Lors du conflit de 2022, l’autorité a d’ailleurs rappelé publiquement les limites de sa capacité d’intervention dans ce type de litige.

Mon opérateur a-t-il le droit de changer mes numéros de chaînes ?+

Dans un cadre précis. La délibération du 15 février 2017 lui impose d’organiser son offre en tenant compte de la numérotation logique de la TNT ou par blocs thématiques. Il peut proposer une numérotation alternative, mais seul l’abonné peut l’accepter : elle ne peut pas être appliquée par défaut. La renumérotation générale du 6 juin 2025 relève d’un autre mécanisme : c’est le répertoire national de la TNT lui-même qui a changé, et les distributeurs l’ont répercuté.

Un service gratuit en ligne peut-il reprendre les chaînes publiques ?+

Pas au titre de l’obligation de mise à disposition. Le Conseil d’État a jugé le 24 juillet 2019 que la notion d’abonné, dans ce mécanisme, désigne les utilisateurs liés au distributeur par un contrat commercial prévoyant le paiement d’un prix. Un service accessible sans abonnement payant ne peut donc pas exiger la fourniture des flux du service public sur ce fondement, ce qui ne préjuge pas d’un accord conclu de gré à gré.

Que devient une chaîne retirée d’un bouquet ?+

Elle continue d’exister et reste accessible partout ailleurs : par l’antenne si elle est diffusée en TNT, chez les autres distributeurs qui ont signé un accord, et le cas échéant sur le service en ligne de son éditeur. Le retrait n’affecte pas l’autorisation de diffuser de la chaîne, qui relève d’un tout autre mécanisme : il ne concerne que le contrat avec un distributeur donné.

Pourquoi la place d’une chaîne dans la liste compte-t-elle autant ?+

Parce que le numéro conditionne une part de l’audience, et donc les recettes publicitaires. Un téléspectateur parcourt les premiers canaux beaucoup plus souvent que les suivants : gagner ou perdre quelques positions se traduit en points d’audience. C’est pour cette raison que la numérotation n’est pas laissée au libre choix des distributeurs et qu’une renumérotation nationale, comme celle du 6 juin 2025, est un événement économique autant que technique.

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