La Grande Librairie : le replay retiré, France 5 s'explique
France Télévisions a retiré le replay de La Grande Librairie après la carte blanche d'Adèle Haenel. Le groupe dément toute censure : ce que l'on sait.
La Grande Librairie : le replay retiré, France 5 s'explique
C'est la polémique télévisuelle de cette rentrée. Après la diffusion sur France 5, mercredi 9 septembre, d'un numéro de La Grande Librairie au cours duquel l'actrice et autrice Adèle Haenel a livré une « carte blanche » en fin d'émission, France Télévisions a retiré le replay de l'épisode de sa plateforme. Le groupe public dément toute censure et évoque une « mesure conservatoire » dans l'attente de l'examen de signalements déposés auprès de l'Arcom. L'intéressée, elle, y voit la confirmation de son propos.
Ce qui s'est passé mercredi soir
Le format est connu des habitués de l'émission : chaque numéro en direct se termine par une carte blanche confiée à l'un des invités, qui dispose de quelques minutes pour dire ce qu'il souhaite, sans contradiction ni relance. Adèle Haenel, venue présenter son dernier livre, a utilisé ce temps de parole pour évoquer d'abord la libération de la parole sur les violences sexistes et sexuelles, avant d'élargir son propos à la situation à Gaza et de dénoncer ce qu'elle a décrit comme un silence médiatique.
La séquence a été diffusée en direct et n'a fait l'objet d'aucune interruption à l'antenne. C'est le replay, mis en ligne ensuite sur la plateforme du groupe public, qui a été retiré dans les jours suivants.
La position de France Télévisions
Interrogée après la mise en ligne de nombreuses réactions, la direction du groupe public a justifié ce retrait par le dépôt de plusieurs signalements auprès de l'Arcom, le régulateur de l'audiovisuel. Dans l'attente de leur examen, France Télévisions indique avoir agi par précaution et rejette fermement le terme de censure, en soulignant que la séquence a bien été diffusée à l'antenne, en direct, devant l'ensemble des téléspectateurs de France 5.
L'argument juridique n'est pas anodin. Un contenu disponible en rattrapage engage la responsabilité éditoriale de l'éditeur dans la durée, y compris après un éventuel avis du régulateur. Retirer temporairement un replay est une pratique que les groupes audiovisuels utilisent pour limiter leur exposition pendant une procédure — mais elle est rarement mise en œuvre sur un programme culturel de première partie de soirée, ce qui explique l'ampleur des réactions.
La réponse d'Adèle Haenel
L'actrice a réagi publiquement sur les réseaux sociaux. Selon elle, en supprimant le replay de son intervention, France Télévisions administre « la parfaite démonstration de la pertinence » de ce qu'elle affirmait — à savoir qu'il existerait des mots et des réalités que tout le monde connaît mais qui ne doivent pas être prononcés à l'antenne.
La formule a fait le tour des réseaux en quelques heures et a considérablement amplifié la portée de la séquence initiale : un phénomène désormais classique, où la tentative de limiter la circulation d'un contenu en démultiplie l'audience.
Un débat qui dépasse une émission
Au-delà de ce cas particulier, l'affaire réactive une question de fond pour l'audiovisuel public : quelle est la responsabilité éditoriale d'un diffuseur sur une parole qu'il a lui-même décidé de laisser libre ?
Les défenseurs de la décision de France Télévisions estiment qu'un service public financé par la contribution collective doit s'assurer que ses contenus disponibles en permanence respectent ses obligations de pluralisme et de mesure, et qu'une suspension le temps d'une instruction n'équivaut pas à une suppression définitive.
Ses détracteurs objectent qu'un format de carte blanche n'a de sens que si la parole y est réellement libre, que le retrait du replay crée une asymétrie entre les téléspectateurs du direct et les autres, et qu'une mesure conservatoire prise avant toute décision du régulateur revient à anticiper une sanction qui n'a pas été prononcée.
« Le service public est dans une position structurellement inconfortable, analyse un spécialiste de la régulation audiovisuelle. On lui demande d'accueillir des paroles singulières et, dans le même mouvement, de garantir un équilibre permanent. Les deux exigences sont légitimes. Elles ne sont pas toujours compatibles sur un même programme. »
Et « La Grande Librairie » dans tout ça ?
L'émission littéraire reste l'un des piliers de la grille de France 5 et l'un des rares rendez-vous consacrés au livre en première partie de soirée à la télévision française. Son audience s'est consolidée ces dernières saisons, portée par un public fidèle et par une exposition croissante des extraits en ligne.
La polémique ne devrait pas remettre en cause le format des cartes blanches, mais elle pèsera probablement sur la manière dont la chaîne les encadrera à l'avenir — sélection des intervenants, cadrage du sujet, ou traitement différencié entre direct et rattrapage.
L'Arcom n'a pas rendu d'avis à ce stade. Le replay pourra être remis en ligne si l'examen des signalements ne débouche sur aucune mise en demeure.
Ce que peut, et ne peut pas, faire l'Arcom
Le rôle du régulateur est souvent mal compris. L'Arcom, née de la fusion du CSA et de la Hadopi, ne dispose pas d'un pouvoir de censure préalable : elle n'intervient jamais avant diffusion et ne valide aucun contenu.
Son action est postérieure. Saisie par des signalements de téléspectateurs, elle examine si un programme respecte les obligations qui s'imposent à l'éditeur — pluralisme, honnêteté de l'information, respect des personnes, protection des publics. À l'issue de cet examen, elle peut classer le signalement sans suite, adresser une observation, prononcer une mise en demeure, puis, en cas de récidive, engager une procédure de sanction.
Dans l'immense majorité des cas, les signalements n'aboutissent à aucune mesure. Leur nombre ne présage donc rien : une séquence peut faire l'objet de plusieurs milliers de saisines et ne donner lieu à aucune suite, comme l'inverse.
C'est ce qui rend le retrait préventif d'un replay discutable pour certains juristes : il anticipe une décision qui, statistiquement, a peu de chances d'intervenir.
Un précédent qui pèsera
Quelle que soit l'issue, cette affaire laissera des traces dans la manière dont les diffuseurs conçoivent les espaces de parole libre. Plusieurs scénarios sont envisageables pour l'avenir de ces formats.
Le premier, le plus probable, consiste à maintenir le dispositif en l'encadrant davantage en amont : discussion préalable du sujet, rappel du cadre déontologique, présence d'une contradiction en plateau. Le deuxième, plus radical, verrait certains diffuseurs renoncer au direct pour ces séquences, ce qui en changerait profondément la nature. Le troisième, enfin, consisterait à assumer pleinement la liberté du format en distinguant clairement la parole de l'invité de la ligne éditoriale de la chaîne.
Le choix retenu en dira long sur la conception que se fait l'audiovisuel public de sa mission. Historiquement, les émissions culturelles ont toujours constitué l'espace où les paroles les moins consensuelles pouvaient s'exprimer à la télévision française — de Apostrophes aux magazines littéraires contemporains. Ce serait un tournant que cet espace se referme.
Suivre la suite
Nous continuerons à suivre ce dossier et les décisions du régulateur dans notre rubrique Actualités TV. Retrouvez par ailleurs la programmation complète de France 5 et des autres chaînes du service public dans notre programme TV, et la grille de la soirée sur Ce soir à la télé.