CULTURE

True crime : le genre qui a envahi nos ecrans

Par Rédaction TV.fr

Tendance : du documentaire Netflix aux magazines de France 2 en passant par la fiction, le true crime sature les grilles francaises. Analyse d'un genre devenu structurel.

True crime : comment le recit criminel a colonise les grilles francaises

Prenez une soiree ordinaire de rentree, celle de ce jeudi 3 septembre. Sur TF1, une mini-serie construite autour d'une agression inexpliquee dans un village du Verdon, avec un podcasteur d'enquete pour personnage central. Sur France 2, deux magazines d'investigation consecutifs, suivis en deuxieme partie de nuit par une collection consacree aux crimes parfaits. Sur les chaines de complement, des magazines de police et de douanes. Sur Netflix, une nouvelle declinaison de sa franchise documentaire criminelle et un documentaire consacre a l'un des plus celebres poseurs de bombes americains.

Le true crime n'est plus une tendance. C'est devenu une structure de programmation.

D'ou vient cette vague ?

Le genre n'a evidemment rien de nouveau : le recit de faits divers accompagne la presse populaire depuis le XIXe siecle, et la television francaise lui consacre des cases depuis des decennies. Ce qui a change, c'est l'echelle et le prestige.

Le tournant tient a deux facteurs. D'abord l'essor du podcast, qui a demontre l'existence d'un public massif pour des recits criminels longs, documentes et narratifs. Ensuite l'arrivee des plateformes de streaming, qui ont trouve dans le documentaire criminel un format ideal : cout de production maitrise, audience previsible, duree de vie tres longue dans un catalogue.

Un documentaire criminel reussi continue d'etre regarde trois ans apres sa mise en ligne. Peu de contenus offrent un tel rendement.

La specificite francaise

La production hexagonale a longtemps ete cantonnee au registre du magazine de societe, avec sa voix off dramatisante et ses reconstitutions. Elle s'en est progressivement affranchie. Les productions francaises recentes s'eloignent du sensationnalisme pour proposer un regard plus contextualise et historique sur des affaires souvent meconnues.

Ce deplacement est significatif. Il rapproche le true crime francais du documentaire d'histoire, avec ses exigences d'archives et de mise en perspective, plutot que du divertissement anxiogene. Les collections diffusees en deuxieme partie de soiree sur le service public en sont un bon exemple : elles reviennent sur des proces devenus des reperes juridiques ou sociaux, et pas seulement sur des crimes.

La contamination de la fiction

Le phenomene le plus interessant n'est pourtant pas documentaire. C'est la maniere dont les codes du true crime ont infuse dans la fiction. La mini-serie diffusee ce soir sur TF1 en offre une illustration limpide : en transformant le reporter genial du roman de Gaston Leroux en podcasteur a succes, ses creatrices importent dans une adaptation patrimoniale toute la grammaire contemporaine du recit criminel.

Cette contamination fonctionne dans les deux sens. Les documentaires empruntent a la fiction ses ressorts narratifs — cliffhangers, revelations differees, personnages recurrents — tandis que les fictions empruntent au documentaire ses marqueurs d'authenticite : archives, temoignages face camera, cartons explicatifs.

Les limites d'un succes

Cette omnipresence pose des questions qui depassent la programmation. La premiere concerne les victimes et leurs proches, dont le consentement au recit est rarement discute a l'antenne. La seconde concerne l'effet cumulatif : une exposition massive et repetee au recit criminel modifie la perception de la frequence reelle de ces faits.

Le true crime fabrique une representation du risque completement decorrelee des statistiques, avertit un chercheur en sociologie des medias. Ce n'est pas un probleme moral, c'est un probleme cognitif. Un genre qui occupe cinq creneaux par soiree finit par produire une image du monde, que ce soit son intention ou non.

La troisieme limite est plus prosaique : la saturation. Quand un genre occupe simultanement le prime time, la deuxieme partie de soiree, les chaines de complement et les catalogues de plateformes, l'attention se fragmente et les titres se cannibalisent.

Le genre va-t-il refluer ?

Rien ne l'indique a court terme. Les plateformes continuent d'investir massivement dans le format, et les chaines francaises y trouvent une reponse economique a la fragmentation des audiences. Le documentaire criminel coute nettement moins cher qu'une fiction premium pour un rendement souvent comparable.

En revanche, une segmentation se dessine. D'un cote, un true crime de flux, produit en volume, destine a alimenter les catalogues. De l'autre, un true crime d'auteur, plus exigeant, qui assume un travail d'enquete et de mise en perspective. C'est dans cette seconde categorie que se jouera la credibilite du genre.

Le role fondateur du podcast

On ne comprend pas la vague actuelle sans revenir a l'audio. C'est le podcast qui a demontre, il y a une dizaine d'annees, qu'un public considerable etait pret a consacrer une dizaine d'heures a une seule affaire criminelle, a condition que le recit soit documente et construit comme un feuilleton.

La scene francaise s'est emparee du format avec un temps de retard, puis avec une intensite remarquable. Les productions audio d'enquete comptent aujourd'hui parmi les programmes les plus ecoutes du pays, et elles servent de vivier d'idees, de methodes et parfois de sujets aux producteurs de television.

Cette parente explique un trait stylistique devenu envahissant : la narration a la premiere personne, ou le journaliste raconte sa propre enquete autant que les faits. Efficace pour l'engagement, elle deplace toutefois le centre du recit du fait vers celui qui le raconte — ce qui n'est pas sans consequence deontologique.

Un genre qui interroge aussi la justice

Le meilleur du true crime ne se contente pas de raconter un crime : il examine la maniere dont une societe y a repondu. Les collections consacrees a de grands proces, diffusees en deuxieme partie de soiree sur le service public, en offrent l'illustration la plus nette. Elles reviennent sur des audiences qui ont fait evoluer le droit ou l'opinion, bien au-dela des faits eux-memes.

C'est probablement la que se situe la ligne de partage du genre. D'un cote, des programmes qui exploitent la fascination pour la transgression. De l'autre, des documentaires qui utilisent une affaire comme point d'entree vers une question collective : le fonctionnement de l'institution judiciaire, les biais d'une enquete, la place accordee aux victimes.

La difference ne tient ni au budget ni a la plateforme de diffusion. Elle tient a l'intention, et elle se lit generalement des les dix premieres minutes.

Que regarder, alors ?

Le meilleur conseil consiste sans doute a alterner. Une soiree comme celle de ce jeudi permet precisement de mesurer les differences : une fiction qui joue avec les codes du genre sur TF1, une investigation journalistique classique sur France 2, un documentaire scientifique sur France 5 en guise de contrepoint.

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