Le cinéma français passe à l'heure des plateformes
Anatomie d'une chute et Dix pour cent arrivent sur Netflix en septembre. Analyse : comment le cinéma français a fait des plateformes sa deuxième carrière.
Le cinéma français passe à l'heure des plateformes
Une Palme d'or au catalogue le 1er septembre, un long-métrage tiré d'une série française dans la foulée : les arrivées annoncées sur Netflix France ce mois-ci disent quelque chose d'important sur l'état du cinéma français. Il ne se contente plus d'exister en salles puis à la télévision ; il a désormais une seconde carrière, plus longue et plus internationale, sur les plateformes.
« Anatomie d'une chute », symbole d'un basculement
Le film de Justine Triet, Palme d'or à Cannes, rejoint le catalogue français dès le premier jour de septembre. Ce n'est pas un film facile : 2h30, un procès, une langue précise, une mise en scène qui refuse les effets. C'est exactement le type d'œuvre que l'on jugeait autrefois réservée aux salles d'art et essai et aux cases tardives des chaînes.
Son arrivée en tête de gondole d'une plateforme grand public marque un renversement. Le cinéma d'auteur français n'est plus un contenu de niche pour les plateformes : c'est un marqueur de prestige, utilisé pour justifier un abonnement autant qu'une superproduction.
« Dix pour cent », la boucle est bouclée
Le long-métrage tiré de Dix pour cent arrive également ce mois-ci. La trajectoire de cette franchise résume à elle seule vingt ans d'évolution : une série produite pour le service public, devenue un succès international grâce au streaming, adaptée dans plusieurs pays, et dont le film prolonge aujourd'hui l'univers directement sur une plateforme.
C'est une chaîne de valeur entièrement nouvelle. Il y a quinze ans, une série française réussie faisait une carrière nationale et s'arrêtait là. Aujourd'hui, elle génère des adaptations, des droits internationaux et des prolongements cinématographiques.
La chronologie des médias, toujours en débat
Cette circulation reste encadrée en France par la chronologie des médias, ce système qui fixe le délai entre la sortie en salles d'un film et sa disponibilité sur chaque support. C'est une singularité française, régulièrement contestée par les plateformes et défendue par une grande partie de la profession.
Son principe est simple : protéger la salle, financer la création par des obligations d'investissement, et éviter que le cinéma ne devienne un simple produit d'appel. Ses détracteurs y voient un frein à l'accès du public ; ses défenseurs rappellent que le cinéma français reste, grâce à ce cadre, l'un des plus productifs et des mieux financés du monde.
« On compare souvent la chronologie des médias à une contrainte », observe une productrice de cinéma interrogée par TV.fr. « C'est d'abord un mécanisme de financement. Sans elle, la France ne produirait pas deux cents films par an, elle en produirait cinquante, et surtout pas les mêmes. »
Ce que les plateformes changent pour les films français
L'effet le plus visible est celui de la durée de vie. Un film sortait autrefois en salles, connaissait un pic de quelques semaines, puis disparaissait jusqu'à une diffusion télévisée tardive. Aujourd'hui, il reste disponible en permanence, recommandé par un algorithme, redécouvert des années plus tard.
Le second effet est géographique. Un film français inscrit au catalogue mondial d'une plateforme est accessible simultanément dans des dizaines de pays, sans distributeur local. Cela a permis à des œuvres modestes de trouver des publics qu'aucune stratégie de distribution classique ne leur aurait apportés.
Le troisième effet, plus discret, concerne la production elle-même : la perspective d'une exploitation plateforme entre désormais dans les plans de financement dès l'écriture.
La télévision reste le premier diffuseur de cinéma en France
Un rappel utile : malgré tout cela, ce sont encore les chaînes gratuites qui exposent le plus de films au plus grand nombre. Un film diffusé un dimanche soir sur une grande chaîne réunit en une soirée plus de spectateurs que la plupart des sorties en salles sur toute leur exploitation.
Les cases cinéma de France 2, France 3 et Arte demeurent le principal vecteur de circulation du patrimoine cinématographique français. Notre sélection quotidienne est disponible sur la page films à la TV ce soir.
Le documentaire, angle mort du débat
La discussion sur le cinéma français et les plateformes se concentre presque toujours sur la fiction. Elle oublie le documentaire, qui est pourtant le genre où le basculement a été le plus rapide et le plus complet.
Les plateformes ont fait du documentaire un produit d'appel : portraits sportifs, enquêtes criminelles, récits d'affaires. Ces formats coûtent peu, se consomment vite et voyagent sans barrière de langue. Les diffuseurs français, eux, conservent une tradition documentaire d'auteur, plus lente et plus exigeante, dont les cases restent principalement sur Arte, France 5 et les deuxièmes parties de soirée du service public.
Les deux modèles cohabitent sans vraiment se rencontrer, et c'est peut-être là que se joue la vraie fracture : non pas entre salle et streaming, mais entre un documentaire conçu comme récit et un documentaire conçu comme produit.
Ce que gagnent, et perdent, les auteurs
Pour les réalisateurs et les scénaristes, l'arrivée des plateformes a produit des effets contradictoires. D'un côté, davantage de projets financés, des budgets parfois supérieurs aux standards nationaux, et un accès à un public international sans intermédiaire.
De l'autre, une perte de visibilité sur les résultats. Une plateforme communique rarement des chiffres détaillés, ce qui rend difficile, pour un auteur, de valoriser un succès dans la négociation suivante. Le débat sur la transparence des données d'audience est devenu, ces dernières années, l'un des sujets les plus sensibles de la profession — bien plus, en réalité, que celui des fenêtres de diffusion.
Vers un équilibre à trouver
Le point d'arrivée n'est pas encore fixé. Les plateformes veulent des fenêtres plus courtes, les salles veulent préserver l'exclusivité, les chaînes veulent conserver leur rôle de financeur et de diffuseur populaire. Chacun a des arguments solides.
Ce qui est acquis, en revanche, c'est que le cinéma français a cessé d'être un secteur menacé par le streaming pour devenir l'un de ceux qui en tirent le mieux parti. Une Palme d'or en tête d'un catalogue grand public, il y a dix ans, personne n'aurait parié dessus.
Où voir du cinéma cette semaine
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